L’Algarve en hiver

Arriver en plein après-midi à Lagos, au Portugal, à la mi-janvier, c’est un peu comme débarquer dans une ville fantôme. Les mouettes, nombreuses et criardes, sont presque seules à peupler les petits squares, hormis quelques vieillards locaux. Le soleil brille sur les pavés en mosaïque dans les rues étroites de la vieille ville. Les terrasses sont fermées, pour l’heure. Quelques restaurants ouvriront plus tard, mais la moitié garderont leurs volets fermés.

Vue sur les toits

L’odeur de la mer est omniprésente, charriée par le vent, mais les autres odeurs typiques des vacances estivales – la crème solaire, la friture des cantines de plage, les gaz d’échappement des voitures à la queue leu leu sur la route principale, toutes ces odeurs qui me ramènent immanquablement aux souvenirs d’été à Ogunquit, Wells ou Pine Point – sont curieusement absentes du paysage olfactif. Il règne une atmosphère qui doit s’apparenter à Old Orchard en hiver quand la grande roue est éteinte, les vendeurs de pacotille sur le boardwalk rentrés on ne sait où pour l’hiver, la plage immense et silencieuse.

Pour stationner la voiture minuscule qu’on a louée à Faro, près de la frontière espagnole, là où notre bus de Séville nous a laissés, et trouver notre appartement de location, il faut l’aide de Lucinda, hôte dans la cinquantaine gentiment exaspérée par notre incapacité totale à comprendre ses indications pour entrer dans la vieille ville.

Surmontant finalement notre incompétence en orientation sans GPS, on monte au troisième étage d’une jolie maison d’époque, transformée en appartements. Notre unité est sous les toits, et on se sent tout de suite bien dans la grande pièce au plafond haut, avec ses poutres apparentes et ses fenêtres mansardées. Après avoir vite déposé nos valises, on part en tour de reconnaissance.

Le calme de la saison basse

À la brunante, se croirait seuls au monde dans cette petite ville portuaire. Les quelques boutiques ouvertes en hiver sont en train de fermer. Sur la placette centrale, un groupe de heavy metal finlandais dont le road trip semble avoir pris un drôle de détour tente de nous vendre – sans succès – un CD de leurs prouesses musicales.

Le contraste avec l’Espagne est saisissant. Hier encore, on se baladait dans la végétation luxuriante des jardins de l’Alcazar et on s’émerveillait des oranges qui alourdissaient les branches des arbres de la ville, comme des boules de Noël. L’architecture ornementale des façades pimpantes et colorées servaient d’arrière-plan pendant qu’on dévorait des tapas à la douzaine accompagnées de petites bières glacées, jouant du coude dans les bars bondés pour accrocher les serveurs.

Ici à Lagos, quand on pousse au hasard la porte de chez Dom Sebastiao, l’un des quelques restaurants ouverts de la vieille ville, on est les seuls clients. La déco, avec ses chaises en bois tourné et ses assiettes de céramique sur les murs, a tout le kitch qu’on attend d’un restaurant portugais, même que cela nous fait douter un instant d’avoir choisi le bon endroit . Ceci dit, on nous sert rapidement un excellent vin blanc du Douro et une huile d’olive miraculeuse (lire: délicieuse) où tremper notre pain en attendant nos plats. Pour tout dire, nos attentes sont peu élevées, mais le riz aux fruits de mer, très généreusement garni de crevettes, de moules et de calmars, nous surprend agréablement. La facture, sous les 50 euros, nous surprend encore plus agréablement.

Excursions sur la côte de l’Algarve

Si on oublie les centres touristiques très développés comme Portimao et Albufeira, et surtout quand on la visite en basse saison, l’Algarve a un côté sauvage que les côtes méditerranéennes de l’Espagne, de la France ou de l’Italie n’ont pas ou n’ont plus depuis belle lurette. La meilleure façon de découvrir ses paysages est de louer une petite voiture pour le séjour et de partir en balade chaque jour.

Vers l’Ouest depuis Lagos, on roule facilement vers Sagres, puis vers le Cabo San Vicente ou Cap Saint-Vincent, la limite Sud-Ouest du continent européen, là où le vent balaie férocement les falaises. Il y a aussi de belles plages entre Lagos et Sagres, immenses et sauvages et de plus en plus prisées des surfeurs, mais l’une des plus spectaculaires est la Praia da Bordeira plus au Nord, avec son escalier de bois et sa vue en plongée sur une étendue interminable de sable blond. On s’entend que ce n’est pas ici qu’on vient pour une baignade pépère. De toute façon le vent du large a tôt fait de nous rafraichir, mais avec une petite veste, on prend plaisir à marcher longtemps sur la grève, avec l’impression d’être seuls au monde. À l’abri du vent, plus proche des falaises, on peut se faire agréablement dorer au soleil. Toute la côte fait partie d’un parc national et il n’y a pas l’ombre d’un beach club ici. Les rares snack bars sont souvent fermés, alors on prévoit un pique-nique ou on s’arrête manger à Sagres.

Praia da Bordeira

Carvoeiro

Pour une autre excursion d’après-midi, on file vers le joli village de Carvoiero, à l’Est de Lagos. Bien que cette crique soit grouillante de monde en été, en plein hiver on est seuls sur la plage et protégés du vent, si bien qu’on enlève joyeusement nos chaussures pour se tremper les pieds dans la mer, beaucoup plus calme ici que sur la côte Atlantique. Il fait 22 degrés, à peine un nuage dans le ciel. Le long de la rue principale qui mène à la plage, on s’arrête pour l’apéro. Le temps ralentit. Il n’y a pas d’urgence, ici, et rien à faire. Nos téléphones restent fermés. On oublie même quel jour de la semaine on est.

Carvoeiro

Manger à Lagos

 

De retour à Lagos, on frappe à la porte du restaurant Reis, sur l’une des petites rues qui s’éloignent de la marina. Il faut attendre que le serveur vienne nous ouvrir la porte pour pouvoir entrer dans le restaurant bondé. Il semble que ce soit une particularité du Portugal de garder les portes des restaurants verrouillées pour éviter que les gens fassent la file dans le portique. Malgré la saison basse, le Reis est plein à craquer, et on devine que les Portugais font le détour pour venir manger une cataplana aux petites palourdes fraîches. Avec raison. Parce que celle-ci est franchement mémorable, servie dans sa marmite typique en inox.

Même si on est bien repus après ce festin de fruits de mer, nos pas nous ramènent un peu malgré nous vers la pâtisserie Taquelim Gonçalves, sur la Rua da Porta de Portugal, pour une part de bolo de coco – notre quatrième visite en trois jours – parce qu’on est rapidement devenus accros à ce dessert régional à mi-chemin entre le Reine Élisabeth et le Tres Leches latino-américain. Bref, miam.

On s’habitue vite au calme, à l’atmosphère si particulière d’une station balnéaire quasiment vide. Dans quelques jours, Lisbonne nous attend, effervescente et un peu bordélique, avec ses tramways, ses escaliers abrupts et ses trottoirs étroits où se déverse la vie nocturne. Mais pour l’instant la vie tourne au ralenti. Et c’est parfait comme ça.

Coucher de soleil à Lagos

Author: mceliemorin

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