Le travail doit-il donner un sens à notre vie ?

Une version de cette entrevue avec le philosophe Alain de Botton est parue en 2010 dans le magazine Jobboom.

Alain de Botton n’est pas un philosophe comme les autres.

Plutôt que de se terrer dans les couloirs d’une université pour analyser l’œuvre de Platon ou Socrates, il a choisi d’explorer des thèmes qui font résolument partie de la vie moderne. Il a même fondé, à Londres, une « École de la vie » qui propose des enseignements liés à la culture générale aussi bien qu’à la psychologie. Après nous avoir servi une Petite philosophie de l’amour  alors qu’il n’avait que 23 ans, il a récidivé avec L’architecture du bonheur, Du statut social  et L’Art du voyage. Dans son essai The Pleasures and Sorrows of Work (Splendeurs et misères du travail, 2010),  il explore une activité qui occupe la majorité de nos vies : le travail. 

Qu’est- ce qui favorise la satisfaction au travail ?

J’entends souvent des gens dire « mon travail est convenable et il me rapporte de l’argent mais je me demande quel en est sens ». Je crois que ça exprime le désir très fort d’avoir un travail qui contribue à améliorer la vie des autres. On nous enseigne fréquemment à se considérer comme des individus uniquement motivés par l’argent, mais nous sommes aussi fortement motivés par le désir d’avoir un impact dans la vie des autres et de contribuer généralement au bien commun. On peut évidemment satisfaire ce désir en ayant un travail qui réduit la souffrance dans le monde – c’est le cas de la médecine, par exemple – ou bien en ayant un travail qui augmente la quantité de de bonheur dans le monde– fabriquer des gâteaux ou tenir une auberge, par exemple.

Mais il n’y a pas beaucoup d’emplois dans lesquels on peut sentir de manière très tangible l’impact que nous avons dans la vie des autres et le sens de notre labeur. La plupart des gens en Occident travaillent maintenant dans des entreprises qui emploient plus de 100 personnes, ce qui est énorme. Il y a donc une distance importante entre vous et la personne que vous aidez par votre labeur – entre vous et l’impact de vos efforts. C’est ce qui explique à mon avis pourquoi beaucoup de personnes sont engourdies et manquent de vitalité par rapport à leur travail.

Il y a dans votre ouvrage des images récurrentes de lieux de travail aliénants, sans âme. Le travail est-il une prison pour l’humanité ?

Ce serait une généralisation grossière que de dire que le monde du travail est un lieu absolument épouvantable. La majorité des gens ne perçoivent pas leur travail de cette manière. Je crois en fait que si les gens sont angoissés par leur travail c’est précisément parce qu’ils savent que celui-ci n’est pas un lieu d’horreur et qu’il a le potentiel d’être un lieu formidable. C’est ce potentiel qui peut être déchirant. Si vous avez l’impression que votre travail est une prison mais que vous croyez qu’il devrait être autre chose, vous allez être torturé par cet espoir et donc très malheureux.

C’est la posture de beaucoup de gens dans le monde occidental moderne : « Où me suis-je trompé ? Je travaille fort, je suis instruit, on m’avait dit que ce serait amusant. Pourquoi mon travail ne me donne-t-il pas la satisfaction espérée ?». On peut dresser un parallèle avec nos relations amoureuses. Combien de personnes demeurent dans des relations insatisfaisantes plutôt que d’être seules ? Mais ces mêmes personnes sont fréquemment torturées par leur situation. Dans le cas du travail et de nos relations amoureuses, ce sont nos très grandes attentes qui nous font souffrir.

Devrions-nous cesser de croire que le travail peut donner un sens à notre vie ?

Ce n’est pas une illlusion de croire que le travail puisse donner un sens à notre vie, mais c’est un phénomène très rare. Le monde moderne choisit souvent un phénomène absolument plausible et vrai – pour une minorité de personnes – et en fait un principe général de vie pour tout le monde. Ce n’est donc pas une illusion, mais c’est une exagération qui mène à la déception.

Je ne pense pas qu’il faille revoir nos attentes à la baisse, mais peut-être devrions-nous voir les choses de manière un peu plus réaliste. C’est beaucoup demander à la vie que de vouloir être heureux en permanence en amour et au travail.

Que pensez-vous du temps et des efforts que l’on consacre à choisir un métier, un emploi ?

Dans les grandes villes, il y a plus de salons de manucure que de bureaux de conseillers de carrière ! Dans un monde idéal, le métier de conseiller en orientation serait extrêmement prestigieux et considéré comme l’un des métiers les plus importants pour la société. Choisir son occupation est l’une des tâches les plus importantes qui soient et nous devrions la prendre beaucoup plus au sérieux. Avant de faire un choix, nous devrions nous analyser nous-mêmes, et obtenir de l’aide pour faire cette analyse. Beaucoup de jeunes adultes vivent la fin de leurs études universitaires un peu comme une collision, en disant « Oh mon dieu, qu’est-ce que je vais faire maintenant de ma vie ? ». Je crois que cette question devrait se poser AVANT les études. Dans un système universitaire parfait, pendant les études, les jeunes devraient pouvoir rencontrer quelqu’un chaque semaine afin de réfléchir à la manière dont ils vont occuper leur vie par la suite. Ce questionnement devrait être LA démarche centrale d’une jeune vie adulte.

Comment notre travail nous définit-il ?

Nous sommes définis comme individus par nous goûts et nos aspirations. Si on est chanceux, ces goûts et ces aspirations vont être reflétés dans le travail. C’est à cela qu’on rêve, en fait : ne faire qu’un avec son travail, être son travail. La société, en revanche, prend malheureusement pour acquis que nous sommes notre travail, sans prendre le temps de vérifier si celui-ci correspond à nos goûts et à nos aspirations. Par exemple, on prend pour acquis que le chauffeur de taxi est simplement un chauffeur de taxi, sans imaginer que celui-ci a peut-être secrètement d’autres rêves. On prend les choses au pied de la lettre et on s’intéresse très peu aux rêves des individus. On se définit les uns les autres par ce que l’on fait davantage que par ce que l’on pourrait ou voudrait faire si on avait l’occasion de le découvrir. La société est cruelle à cet égard.

Avons-nous tous une vocation ?

L’idée selon laquelle nous avons tous une vocation et qu’il suffit de la découvrir est très largement répandue et c’est une idée très nuisible. Ça suppose qu’on soit destiné à accomplir une seule chose bien délimitée. La réalité est moins tranchée. Je crois que nous avons plutôt un ensemble d’aptitudes. La vocation suppose aussi que les signes qui nous mèneront au métier idéal seront très forts et sans équivoque. Dans les faits, c’est une recherche tentative et il faut être attentif à des envies, des pulsions parfois très subtiles. Il faudra parfois beaucoup de travail pour découvrir ce qui nous plaira, et la notion de vocation est néfaste parce qu’elle nous rend étrangement sourds à nous-mêmes.

Une chose qui vous a surpris dans vos recherches ?

Lorsque j’ai écrit le chapitre sur la firme de comptabilité, je ne m’attendais pas du tout à constater que les comptables s’amusaient comme des petits fous ! Je croyais qu’ils seraient ennuyeux, mais ils sont en fait beaucoup plus enjoués que la majorité des auteurs que je connais ! Ils gagnent beaucoup plus d’argent, ils sont beaucoup plus confiants dans leur standing, ils savent ce qu’ils font. Je me suis même senti envieux face à eux. Je me suis surpris à regretter de pas avoir été meilleur en mathématiques au lieu d’être attiré par la littérature par égocentrisme et narcissime! (rires).

Pour poursuivre la réflexion, il y a plusieurs excellents textes ici.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Author: mceliemorin

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