Comment sortir de la culture du conflit

 

Peut-on dialoguer avec les gens qu’on déteste ? Bonne question.

En regardant les résultats des élections entrer le 1er octobre, j’ai fait le constat, une fois de plus, que je vis dans une bulle. Une bulle de gauche, progressiste, féministe, urbaine, privilégiée. Tandis que la majorité du Québec vit visiblement pas mal en dehors de cette bulle. Nonobstant les failles de notre mode de scrutin qui ne reflète pas le vote populaire, il se trouve qu’un parti plutôt de droite a obtenu une forte majorité.

Depuis, mon fil Facebook s’enflamme et s’indigne, de manière prévisible, devant les déclarations des nouveaux élus de la CAQ qui évoquent par exemple la possibilité d’interdire le port du voile chez les enseignantes. « Racistes ! Ignorants ! », crie-t-on.

Comme on s’indigne chaque jour devant les agissements de plus en plus choquants de Trump.

Dans cette caisse de résonance, on a le piton de l’indignation et de l’accusation collé. Même entre nous.

Je l’ai constaté dans les derniers jours, où j’ai, poliment, précautionneusement, commenté des publications Facebook où je faisais valoir que le fait d’être en faveur de la neutralité ou de la laïcité n’était pas automatiquement synonyme de xénophobie ou de racisme. Qu’on peut par exemple s’interroger et discuter de la pertinence des signes religieux en politique ou à l’école (et j’inclus ici les crucifix, les croix, les soutanes, les voiles de tout acabit, etc), dans une société qui se veut progressiste et éclairée. On m’a cloué le bec un peu vite. Apparemment, je suis intolérante et l’expression d’un malaise face au voile n’est que mon jupon d’islamophobie qui dépasse.

Oui, je fais partie d’une classe privilégiée de par la couleur de ma peau, mon nom francophone, mon niveau d’éducation, et je porte très certainement en moi des biais inconscients liés à mon histoire et un certain racisme structurel. Ça m’appartient de me questionner là-dessus et d’en prendre conscience sans me braquer si on me fait remarquer que j’ai des angles morts. D’ailleurs, cette excellente petite vidéo m’a fait beaucoup réfléchir.

Je suis consciente aussi qu’il y a un paquet de personnes qui se servent du concept de laïcité pour mieux cracher sur l’Autre ou cacher un racisme bien réel. Et que cette manœuvre politique de ramener le débat sur le voile ne sent pas très bon alors qu’on a bien d’autres enjeux plus pressants (Allô ! L’environnement !).

Mais permettez-moi une question : si je me sens un peu exaspérée par une certaine radicalisation à gauche comme à droite, comment croyez-vous que la madame « ordinaire » de région se sent ?

 

À coups de pointage de doigt et d’indignation stridente, on bâtit des murs, pas des ponts.

Ça vous conforte de croire que tous ceux qui ont voté pour la CAQ sont de sombres imbéciles ignorants et racistes ? Pas moi. Je ne fais pas partie de leur gang mais je sais que ce sont des humains, comme vous, comme moi, avec leur histoire, leurs points de références, leurs rêves, leurs peurs, leurs limites. Et je suis prise à vivre avec eux.

J’aimerais mieux essayer de dialoguer plutôt que de leur pitcher des roches pendant 4 ans, cachée dans ma tranchée virtuelle peuplée de gens de centre-gauche qui pensent comme moi.

Tous les jours pendant la campagne électorale opposant Hillary Clinton et Trump, on s’est insurgé entre nous sur Facebook et Twitter d’une nouvelle connerie sexiste ou raciste de Trump.

Son camp n’a pas diminué. Plus ses supporters étaient dénigrés, critiqués, mis en boite, plus leur appui se cristallisait. Et ils l’ont porté au pouvoir.

Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Est-ce qu’on se dit que c’est simplement la méchanceté humaine qui se donne en spectacle et que c’est une belle époque pour être un sociopathe, comme l’a joliment fait remarquer la collègue Lili Boisvert ?

Ou bien est-ce qu’on pourrait pas essayer de se parler ?

SE PARLER

C’est l’expérience qu’a tenté la journaliste Sally Kohn, pour son essai The Opposite of Hate.

Elle a rencontré des partisans de Trump. Un ancien néo-Nazi. Un ex-terroriste palestinien. Et en tant que chroniqueuse (progressiste, féministe, lesbienne) sur les ondes de Fox News, elle a interagi avec des milliers de téléspectateurs conservateurs dont elle ne partage absolument pas les valeurs ni les opinions. C’est sa marque de commerce, en quelque sorte, d’être la figure à gauche sur une chaine tellement à droite que c’en est caricatural.

Son constat ?

Le contraire de la haine, ce n’est pas l’amour. C’est la connexion humaine. C’est l’empathie. C’est la compassion. C’est de réaliser que peu importe nos origines et nos allégeances politiques, on partage une humanité commune. On éprouve de l’amour. De la tristesse. De la joie. De la colère, aussi.

Dans l’équation NOUS vs. LES AUTRES, on est tous parfois le Nous, et parfois les Autres.

De plus, la condamnation ne mène pas au changement. Dire à quelqu’un qu’il est raciste ou sexiste ne l’amènera pas à devenir moins raciste ou sexiste. Il y a de bonnes chances au contraire que cette personne se mette encore plus sur la défensive et se campe dans ses positions.

Cette petite vidéo de la télé publique australienne explique d’ailleurs très bien comment l’indignation constante de la gauche ne fait que renforcer les partisans de droite.

C’est bien beau prôner la solidarité et la compassion, mais est-on capable d’avoir de l’empathie et de la compassion même pour les personnes qui ont des opinions qui nous répugnent ?

Dylan Marron, animateur de la baladodiffusion Conversations With People Who Hate Me, a carrément décidé de leur tendre la main. Marron est un militant pour la justice sociale et reçoit des tonnes de messages agressifs sur les médias sociaux. Il a commencé à demander à certaines personnes qui l’attaquaient de manière virulente si elles accepteraient de poursuivre la conversation par Skype ou par téléphone. Et dès que le contact direct était établi, quelque chose s’adoucissait.

Les premiers épisodes du podcast étaient donc des conversation entre Dylan Marron et ses détracteurs. Dans les plus récents épisodes, il joue plutôt les modérateurs entre des personnes qui se sont envoyé ch?&% sur le web.

Ça ne se passe pas toujours bien. Tout le monde ne se met pas magiquement à chanter et danser dans un tourbillon d’amour fraternel. Mais la plupart du temps c’est fascinant de voir combien il suffit d’un peu d’écoute (des deux côtés) pour désamorcer les conflits.

Et ça fait du bien. En tout cas moi ça me dit qu’il nous reste encore un peu d’humanité, justement.

Alors, est-ce qu’on peut dialoguer intelligemment, respectueusement avec ceux qui nous enragent à première vue ?

Je l’espère.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Author: mceliemorin

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